Ma vie en gériatrie...

Le premier jour, une dame est décédée. Je ne la connaissais pas et je ne l'avais jamais vue. On l'a découverte dans son lit après le déjeuner. C'était prévisible. En la voyant allongée là, dans une chambre encore pleine de vie, les draps défaits, la chemise de nuit froissée, je me suis rendue compte que je n'avais jamais vu de mort. Alors que ma collègue sortait prévenir l'équipe, seule face à elle, je lui ai caressé le bras, déjà tout froid. J'ai senti monter en moi une boule d'émotion et mes yeux se mouiller. Et puis on s'est affairées à la déshabiller et la laver. Un peu comme si le temps avait ralenti dans cette chambre, le silence était ponctué de petites remarques de ma collègue qui s'est remise à lui parler doucement, avec humour et tendresse. Une autre soignante est descendue pour déposer un baiser sur la joue de la dame et la saluer une dernière fois. Avec des gestes délicats, on l'a préparée, on a choisi de l'habiller avec un joli tailleur, on lui a mis une touche de rouge à lèvre, on lui a bandé la mâchoire pour maintenir sa bouche fermée.

Ensuite, fin de cet étrange moment de transition, le médecin est arrivé. Avec peu de délicatesse, il a fait des remarques brutales sur l'odeur régnant dans la chambre, a constaté le décès et arraché la pile du pacemaker d'un coup de scalpel.
Quand je suis sortie de la chambre, ma collègue m'a remerciée d'être restée. J'étais touchée, avec l'impression qu'on avait vécu quelque chose ensemble. Ah oui, c'était aussi ma première toilette.

Mais attention, tout le monde ne meurt pas dans la maison de retraite ! Et pour cause, ma résidente fétiche est centenaire. Et plus que ça, elle a les idées très claires et beaucoup de souvenirs à partager. Elle passe ses journées à lire. Des romans Harlequin mais aussi le Journal de la Résistance. Au fond de son étagère sont accrochées des décorations et elle porte au cou une médaille du Vercors. Âgée d'une trentaine d'année lors de la 2e guerre mondiale, elle entre dans la résistance. Avec son mari, ils sont arrêtés par les français, jugés sommairement et incarcérés à Paris. Un matin, on l'appelle pour qu'elle fasse ses adieux à son mari qui est fusillé sous ses yeux, puis on la remet aux Allemands. Elle est déportée dans un camp de travail qui deviendra camp d'extermination au cours de ses deux ans d'emprisonnement. Cette histoire qui pour nous est écrite dans les livres, dans les leçons d'école, est inscrite au quotidien dans la vie de cette femme. Tout y renvoie, la médaille autour du cou, les revues, les décorations, le témoignage vivant et sans fioritures donné au cours d'une toilette. Elle dit ne jamais avoir regretté d'être entrée en résistance, avoir continué à lutter dans le camp et l'avoir dit aux Allemands : "qu'ils en avaient eu un, mais qu'ils n'auraient pas les deux". Et puis la guerre s'est terminée, des Suédois sont venus libérer son camp et elle a pu rentrer en France. Par la suite elle a rencontré un autre homme avec qui elle a eu des enfants et continué sa vie.

Alors que dire après une semaine en gériatrie ? Que c'est riche, très riche.
Et puis plus largement ? Qu'il faut rejoindre les manifestations demain, partout en France, et soutenir coûte que coûte le mouvement de lutte contre les inégalités et l'immoralité du gouvernement.

La lucha sigue !